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Denis Vipret dans la légendaire salle d'attente de sa ferme à Léchelles : des mains pour lesquelles on vient parfois de loin... VINCENT MURITH

«Jamais je n'utilise les forces du mal, j'ai déjà assez à faire avec le bien!»
Denis Vipret · Le magnétiseur de Léchelles est en train de devenir un mythe fribourgeois vivant et, comme toutes les légendes, la sienne déchaîne volontiers les imaginations. Mais, aujourd'hui, la parole est à l'intéressé qui se livre sans détour.
Pascal Bertschy
C'est une belle et grande ferme. La plus connue de Léchelles, probablement aussi la plus courue du canton de Fribourg. Normal: c'est là, chaque jour, que Denis Vipret exerce. Là qu'il reçoit, dès l'aube, beaucoup de gens pour soigner leurs bobos. Ou parfois de grands maux. Dans le vaste salon tout boisé et tout simple qui fait office de salle d'attente, la plupart de ses patients parlent de lui avec gratitude, voire avec affection. Certains viennent de loin. D'un peu partout en Suisse et, quelquefois, d'ailleurs encore.
Denis Vipret, 38 ans, marié à Florence et père de deux garçons - Yan (5 ans) et Théo (3). Vipret, le magnétiseur le plus connu au nord des Alpes: faiseur de miracles pour les uns, charlatan pour d'autres. Toujours est-il que grâce à ses mains, il a le don de «lire» à travers les gens et souvent de guérir ou d'apaiser leurs souffrances. Il a découvert ce pouvoir quand, à l'âge de 15 ans, il a relevé en le tenant aux épaules un copain qui venait de tomber. Début de parcours d'un guérisseur qui, à présent, reçoit également sa clientèle dans le restaurant qu'il possède à Vaulruz et est devenu le soigneur vedette du HC Fribourg-Gottéron.
L'homme a l'air d'être bien dans ses éternels sabots. Plein de bonhomie. Prompt à lâcher la blague qui amusera la galerie. Et, là-dessus, d'une franchise à faire blêmir n'importe quel snob. Sa seule contrariété? Elle provient de la jalousie qu'il suscite, ici ou là, et des histoires qui se racontent sur son compte. Mais sait-on? Si on pouvait «lire» à travers lui, peut-être serait-on surpris de découvrir qu'il est assez content d'être devenu une légende fribourgeoise vivante et de déchaîner les imaginations. Ah, encore un détail: il parle vite. Voici donc une interview mitraillette...
Là, Denis, tu viens de finir ta séance. Après avoir vu tant de gens, comment te sens-tu?
-En pleine forme! Les gens ne m'enlèvent pas l'énergie, au contraire.
Et c'est le défilé permanent?
-Je consulte environ 250 jours par année. Je les déclare aux impôts, alors qu'on peut s'arrêter à 220. Je déclare trente jours de plus, mais ça ne suffit pas. J'ai l'impression qu'ils voudraient que j'arrête!
Qui ça, «ils»?
-Ben, les impôts. Dans la façon avce laquelle on me traite, je ressens de l'injustice. Je ne pense pas à partir d'ici. Mais, s'il le fallait, je serais prêt à quitter le pays. J'ai assez de portes ouvertes à l'étranger.
Ils sont élevés, tes tarifs?
-On donne ce qu'on veut. Ce matin, j'ai eu une vieille dame qui m'a demandé combien elle me devait. J'ai senti qu'elle était gênée, alors je lui ai dit que ça allait comme ça. Je m'en fous qu'on me donne quelque chose ou pas. Je gagne ma vie, mais je ne vole personne. C'est plutôt le contraire: peu de gens me soutiennent, mais on profite bien de moi. Je ne vis pas dans le luxe. Je donne tout. Toujours prêt à rendre service. Ah, le nombre de gens que j'ai déjà sortis de la m...
Revenons à tes clients, dont certains viendraient même de Scandinavie. C'est vrai, ça?
-Ils viennent d'un peu partout. Là, j'ai eu une Américaine qui m'a été envoyée par un médecin zurichois. Elle a un cancer.
Travailles-tu encore à la ferme?
-Non. Ça m'arrive de donner un coup de main, mais c'est mon frère, mon père et un employé qui s'occupent du domaine.
Tu tutoies chacun, mais le ferais-tu avec un chef d'Etat?
-Sur les toilettes, on est tous les mêmes. Je vois à l'intérieur des autres, alors je ne vais pas faire de manières. Dire «tu», ça rapproche. Rien qu'avec la distance du «vous», je soignerais déjà deux fois moins bien.
D'où vient ton don?
-Je ne sais pas. Des scientifiques ont voulu se pencher sur mon cas, mais ça ne m'intéresse pas tant. J'ai 121 méthodes pour soigner, aucune n'a un rapport avec la religion. Tout ce que je sais, c'est que je suis seulement de passage. Est-ce que ce don se transmettra à mes deux fils? Mes enfants sont les seules personnes chez qui je ne peux rien voir. Comme me dit ma femme, on espère qu'eux seront normaux!
Des malades viennent te voir avec des espoirs fous. Or, tu ne peux pas tout guérir...
-Non, je ne suis pas le bon Dieu. Mais il y a ceux qui viennent pour savoir ce qu'ils ont. Ou ceux à qui je peux dire qu'ils vont mourir sans souffrir, ce qui les soulage d'un poids. Ça ne se joue pas entre tout et rien, les gens le savent. Depuis vingt-trois ans que je soigne, je n'ai reçu que trois ou quatre lettres d'insultes. On me fait confiance. D'ailleurs, si je voulais en abuser, je pourrais ouvrir une secte tous les jours!
Les pompiers combattent parfois le feu par le feu. T'arrive- t-il d'avoir recours aux forces du mal pour faire reculer le mal?
-Jamais, j'ai assez à faire avec le bien. Mais c'est clair que, si j'en avais envie, je pourrais te tuer. Je te bloque les reins, et c'est fini. Certains me demandent ce genre de trucs. Ils m'envoient des photos pour éliminer tel ou tel. C'est beaucoup lié à la drogue: par exemple un jeune qui ne peut plus acheter ses doses et attend sur l'héritage. La drogue a rendu le monde méchant. On n'a pas idée de ce que je vois passer.
Donc, tu ne fais pas le mal...
-Quand il y a de l'injustice, c'est plus difficile de se retenir. Mais si j'étais un voyou, je serais déjà mort depuis longtemps. Et si j'utilisais le mal, Gottéron serait champion suisse. J'ai la chance d'être paysan, ça aide à garder les pieds sur terre. Etant un terrien, je sais ce que je fais et je sais ce que je vaux. Des fois, tout ça me fait peur. A 15 ans, au moment même où j'ai découvert ce don, j'ai reculé d'un mètre et demi! Et lorsque tu es à la patinoire de Berne au milieu de 16 000 personnes et que tu vois tout ce qu'ils ont, ça fait drôle. Mais quand je peux permettre à des gens d'aller mieux, je suis heureux. Il n'y a rien de plus beau que de faire le bien.
Ose-t-on te contrarier?
-Tu peux me traiter de tous les noms, j'accepte. Je te dirai simplement de ne pas oublier qu'un jour, tu auras peut-être besoin de moi. J'ai travaillé dur à la ferme dès l'âge de 6 ans et je n'ai guère étudié. Impossible de faire des hautes études à Léchelles: c'est 500 m d'altitude, ici! A l'école, les profs me disaient que je n'arriverais à rien. Depuis, ils sont tous passés chez moi. On ne sait jamais de qui on aura besoin...
Au HC Gottéron, es-tu toujours aussi proche des joueurs?
-A un moment, le club m'a fait comprendre qu'il n'avait plus besoin de moi. Ce sont les joueurs qui ont voulu que je reste. Aujourd'hui, après les matches, des gars des autres équipes demandent aussi à me voir.
Tu as été engagé par Radio Framboise. A prix d'or?
-C'est bénévole. Je passe un lundi sur deux, et ça me plaît.
Denis, as-tu un rêve?
-Avoir un restaurant à moi. Il y a la Croix-Verte à Vaulruz, que ma femme a par sa famille et que nous louons à un tenancier. Je pourrais me recycler dans différentes choses, par exemple en travaillant pour la police. Mais le rêve, c'est un restaurant. J'adore rigoler, voir les gens heureux. Alors, un jour, peut-être que j'ouvrirai un bistrot qui accueillerait même ceux qui n'ont rien. J'imagine la grande soupe pour tous, avec petit orchestre...
Denis Vipret, goûts et couleurs
Un trait de caractère:
«La ligne droite. La justice, aussi...»
Un défaut:
«Il faut demander à ma femme.»
Un loisir: «Tout ce qui a trait aux sports. J'aime le sport, j'aime regarder. Faut dire qu'au village, quand j'étais gamin, on n'avait que ça comme loisir possible.»
Un sport: «Le hockey sur glace. En hockey, tu n'as quasiment pas le droit à l'erreur et tu peux moins tricher que par exemple dans le football. Il y a donc plus d'adrénaline.»
Un club: «Gottéron, bien sûr. J'admire beaucoup le Real Madrid, qui est hors normes, mais je ne pourrais jamais travailler dans un club où les gens se vouvoient.»
Un exploit: «Le mien, cette année, c'est d'avoir réussi à perdre au printemps vingt kilos en deux mois.»Une ville: «Léchelles.»
Un pays: «La Suisse.»
Une destination de vacances:«Saint- Domingue.»
Un animal: «Je les aime tous, mais j'ai un faible particulier pour ceux de la ferme.»
Une boisson: «L'Henniez gommé.»
Une gourmandise: «La fondue. L'oeuf au plat me va très bien aussi. Un oeuf au plat ou deux à la montée...»
Une drogue: «Je ne fume pas, je ne bois pas. Je ne me suis jamais saoulé. Je ne peux pas me permettre de perdre le contrôle: en étant ivre, je serais capable de faire des choses très mal.»
Une joie: «Etre avec mes enfants, ce qui est primordial.»
Une peur: «Je n'en ai pas vraiment. Je n'ai pas peur de la mort, par exemple, mais je suis peureux de nature. Je suis très émotif, ça m'arrive souvent de pleurer. C'est d'ailleurs pour ça que je fais ce que je fais. Si j'étais un crack, si je n'avais peur de rien, je me ficherais des autres!»
Un bel homme: «Je ne juge pas les gens à leur bonne mine, puisque je vois à l'intérieur d'eux. Personne ne m'impressionne. Ah! si, il y en a eu quand même un: Zinedine Zidane. Moi qui tutoie tout le monde, j'avoue que je n'ai pas osé le faire quand je l'ai rencontré. C'était à Turin. Lui, il m'a impressionné. Zizou est vraiment une belle personne. Devant lui, je me suis retrouvé comme devant une feuille blanche. Il a l'âme pure.»
Une belle femme: «La mienne.»
La personne à qui tu refuserais une consultation: «Bush.»
Un juron: «Dé Dieu!» PBy
Article paru sur" LA Liberté " en 2001